ÉRIC

CONTE / Au pays imaginaire / Lits superposés
2011
  J’ai commencé par un nom. Éric.
Celui que j’aurai pu avoir.
Je t’ai donné un âge, celui que j’aurai rêvé d’avoir. Et dans cette vie, les quelques années de plus qui faisaient de toi mon aîné.
Je t’ai donné des couleurs, un visage, des expressions. Je t’ai inventé tout un chapitre, toute une vie, toute une histoire.
Je me suis inventé d’autres gens, les tiens. Je me suis inventé des moments, passés avec toi, ensemble, les mots, que tu disais, que je rêvais d’entendre.
Je me suis inventé ce pays, cette maison, cette famille que je faisais grandir.
Des kilomètres de randonnées imaginaires, de moments fabriqués et de conversations rêvées.
Les après-midi que nous passions à jouer au football sur le terrain de l’école municipale, les soirées qui s’en suivaient où sur ce même terrain, nous discutions des heures, toi, moi, et les autres. Ces cache-cache dans les maisons en chantier du quartier d’à coté, les courses à vélos sur les routes forestières, où jamais je n’arrivais à te devancer, mais où toujours je t’épatais, tu me rendais fier. La fois où nous avions grimpé sur le toit de la maison, nous regardions l’horizon, tous ces nouveaux quartiers en chantiers, nous parlions de l’avenir, ce que tu voudrais faire quand tu serais grand, tu voulais être cinéaste. Les après-midi au soleil dans le jardin, à jouer au ping-pong, tu m’apprenais les techniques, tu m’expliquais la vie, avec deux années de plus. Tu me prenais par l’épaule, tu me disais, toi et les autres, que ceux qui me cherchaient, vous leur casseriez la gueule. J’avais tellement hâte, tellement hâte de rentrer le soir pour te retrouver. Tous ces moments que je me remémore. Je t’ai aimé. Je t’ai aimé comme on aime un frère.
Puis il y a eu ce jour, ce jour où j’ai voulu grandir.
J’ai fini par te dire au revoir, par me persuader que tout cela n’avait aucune valeur réelle. Je t’ai suicidé. Pourquoi ? Je ne sais pas. Dans mes mémoires, j’ai enfoui ton corps, et nos souvenirs communs. Les merveilleux moments, comme ceux des vrais disparus.
J’ai grandi et choisi comme d’autres et à mon tour, des couleurs, travaillé des expressions. J’ai choisi un métier. Celui que peut-être, tu aurais rêvé d’exercer. Une femme, celle que peut-être, tu aurais rêvé d’épouser, des enfants, ceux que peut-être, tu aurais rêvé de voir grandir.
L’image de toi, l’image de moi, tu es resté à un âge, fixé sur un visage. Comme ceux des vrais disparus.
* * *

  I started with a name. Eric.
A name I could have been given.
I gave you an age, the one I dream was mine. And in this life, the few more years that made you my elder.
I gave you colors, a face, expressions. I invented you a whole chapter, a whole life, a whole history.
I invented myself other people, yours. I invented myself moments spent with you, together, as well as the words you said and that I dreamt I had heard.
I invented myself this country, this house, this family I had growing.
Miles of imaginary hikes, made-up moments and dreamt conversations.
The afternoons we spent playing soccer on the town’s school’s field, the evenings that followed when, on this same field, we talked for hours, you, me, and the others. These hide-and-seeks in the houses under construction in the area nearby, the races on our bikes on forest roads, that I could never finish ahead of you but I always amazed you, you made me proud. That time when we climbed up to the house’s roof, we were watching the horizon, all those new areas under construction, we discussed the future, what you would like to do when a grown-up, you wanted to be a film director. The sunny afternoons in the garden playing table tennis, you taught me the moves, you explained life to me, with your two more years of age. You used to grab my shoulder and say that if someone was after me, you and the others would beat them up. I was so much looking forward to coming home at night, to find you. All these moments that I remember. I loved you. I loved you as one loves a brother.
Then came this day I wanted to grow up.
I eventually said goodbye to you and convinced myself that all of this had no actual value. I committed your suicide. Why? I don’t know. In my memories, I buried your body and our common souvenirs. The wonderful moments, like those of the actual missed ones .
I grew up and I too, like others, picked colors, worked on impressions. I picked a profession. Maybe the one you would have dreamt you had. A woman that maybe you would have dreamt to marry; kids, the ones that maybe you would have dreamt you watched grow; countries that maybe you would have dreamt you visited. The image of you, the image of me, you have had the same age and face. Like those of the actual missed ones.


Guillaume Bellanger & Maxime Aumon Bemelmans
Guillaume Bellanger Architecte
visible → Éric